LE MONDE PERDU DES QUINQUAS

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LE MONDE PERDU DES QUINQUAS

 

François Hollande et Nicolas Sarkozy n’ont pas que la
politique en commun : tous deux sont des quinquas avancés. Ils ont refait leur
vie sur le tard et cogitent, sans mot dire, à une possible reconversion
professionnelle, après le 6 mai. D’ailleurs, si l’on en croit le
candidat-président, qui le répète chaque année, à52ans (ou 53, 54… ou désormais
57ans), «on n’est pas foutu».

En entreprise, pourtant, leurs congénères ont le moral… dans
les mocassins. Bienvenue à Evian-les-Bains (Haute- Savoie), son lac, sa source
et… des salariés invités du11 au13avril à un séminaire chic dont l’intitulé
fleure bon la méthode Coué : «Les générations se font entendre pour mieux
s’entendre». A la manœuvre, Anne Thévenet-Abitbol, agitatrice d’idées chez
Danone, a rameuté la fine fleur du capitalisme français. Danone, bien sûr, mais
aussi L’Oréal, France Télécom Orange, Bic, un groupe de luxe voulant rester
discret, etc. Dans le public, une centaine de cadres appartenant à trois
«octaves » selon la définition du colloque : des «aiguës »(les moins de 30
ans), «moyens» (30-50 ans) et «graves» (plus de 50 ans). «L’entreprise est un
peu comme un piano où l’on ne jouerait que sur les deux octaves centrales, les
30-50 ans au pouvoir, a expliqué Anne Thévenet-Abitbol.  A 45 ans, si on n’est pas arrivé à un bon
niveau dans une entreprise, plus personne ne mise sur vous.»

Muriel Pénicaud, directrice générale ressources humaines de
Danone, a enfoncé le clou : «En France, les entreprises ont exclu jeunes et
seniors. Ou alors elles pensent que ce sont des problèmes à gérer : comment
insérer les premiers ? Comment occuper les seconds ?» Pour l’instant, les
stéréotypes s’amoncellent sur les quinquas : chers, peu mobiles… Ils constituent
d’ailleurs une «variable d’ajustement» de choix pour réaliser les synergies
dont raffolent les marchés financiers. «Nous sommes toujours dans la culture de
préretraite des années 1990», constate Elisabeth Lahouze-Humbert, recruteur de
seniors et auteur du livre Le Choc générationnel (Maxima, 2010). «Les
entreprises utilisent des moyens déguisés comme la rupture conventionnelle de
contrat. Le salarié part avec un chèque.» Et en prime… de gros problèmes
personnels, nombre d’accros au travail n’ayant pas préparé ce troisième tiers
de vie.

 

 En France, l’âge
moyen de sortie de la vie professionnelle est de 59,1 ans pour les femmes, 59,4
ans pour les hommes. Contre respectivement 62,8 ans et 63,7 ans aux Pays-Bas
(chiffres 2008). Pour tenter d’inverser la tendance, la loi «plan d’action
senior» de janvier 2010 encadre la fin de carrière pour éviter les mises à la
trappe intempestives. D’ailleurs, au séminaire, Franck Riboud, PDG de Danone,
(octave «grave » de 56 ans), a bien précisé qu’il exerçait la fonction depuis
seize ans –ce qui fait de lui un ancien du CAC40–, mais que le passage de
témoin n’était «pas d’actualité». Message reçu 5 sur 5 par les octaves «moyens»
et «aigus» de la salle. Légalement, les dirigeants peuvent faire durer le
plaisir jusqu’à 70ans. Car la vie sur terre s’allonge ! La retraite à 65ans,
instaurée en 1885 pour les fonctionnaires allemands, n’a pas été créée pour
être longue (l’espérance de vie des hommes était alors de 35ans, celle des
femmes de 38ans). Une correspondance prouve que Bismarck, alors chancelier, a
demandé à un statisticien : «A quel âge peut-on fixer la retraite de telle
façon que nous n’ayons rien à payer ?» Ces dernières décennies, la retraite est
devenue synonyme de parenthèse enchantée. Au point de déséquilibrer les comptes
publics des pays vieillissants. Désormais, les nations réagissent et les
quinquas sont la première génération à en faire l’expérience. Il y a trois ans,
ils partaient à 60 ans. Maintenant, ce sera 62… ou plus. En Irlande, c’est déjà
à 66 ans, en Allemagne, 67 ans. Et les bouleversements continuent. Les quinquas
évoluent dans un nouveau monde où, rappelle, à Evian, le prospectiviste Marc
Luyckx  Ghisi, déjà 43% de l’économie
européenne est numérique (la culture des jeunes). Un monde où les entreprises
pyramidales doivent travailler en réseau (la culture des jeunes), où les
logiciels d’accès libre s’imposent (la culture des jeunes). Une société
connectée dans laquelle les quinquas peuvent plutôt se targuer d’être la
génération «juste avant »: avant l’ordinateur individuel pour tous –ils l’ont
vu arriver à 30 ans ; le téléphone portable –les précurseurs l’ont acquis à 35
ans ; Internet –adopté à 40 ans ou plus ; les Smartphones et Face book
–découverts à 50 ans ou plus. Autant de transformations sociétales majeures
rendant la vie plus simple, rapide, trépidante ou… l’inverse. «Ils ont dû
s’adapter une bonne partie de leur vie professionnelle pour rester dans le
coup», résume Elisabeth Lahouze-Humbert.

 

Pour doper le moral des séminaristes, Cristelle Ghekiere et
Sophie Schmitt, du cabinet Seniosphère, énumèrent les pistes pour utiliser au
mieux les seniors : certains «globe-trotters» retraités deviennent consultants
chez Alstom ou Danone, d’autres, chez Nike, des ambassadeurs de la marque,
d’autres encore se transforment en tuteurs chez Michelin ou Areva. Car les
quinquas se retrouvent professionnellement le bec dans l’eau. Ils ont connu –ou
connaissent encore– la mainmise de la génération soixante-huitarde, ayant
embrassé les postes de pouvoir aussi passionnément qu’ils ont pu les dénigrer
plus jeunes. Certains patrons sexagénaires n’en finissent pas de préparer leur
succession, d’autres laissent la main à un quadragénaire branché. «Dans mon
entreprise, une bande de quadras a pris le pou- voir et s’est empressée de
placardiser l’ancienne génération puis a rajeuni l’encadrement par cercles
concentriques», témoigne Marcel, cadre de 56ans. «Depuis, impossible
d’échanger, comme si on était d’un autre monde !» D’ailleurs, les ateliers du
séminaire, en petits groupes, révèlent une vérité criante : jeunes et quinquas
s’entendent à merveille au boulot. Pas d’enjeux de pouvoir, une impression de
ne pas être compris par la génération aux commandes, des valeurs communes. Une
réalité constatée aussi lors de l’appel à témoignages «Quinquas, comment
cohabitez-vous avec la génération montante ?», lancé sur Lemonde.fr. Ainsi,
pour Sébastien, contrôleur de gestion parisien de 56 ans, qui comme les autres
témoins du Monde.fr n’a pas donné son nom, «les plus jeunes sont curieux et
respectueux» et apportent «des connaissances actualisées du métier». En découle
«une solidarité entre les vieux que l’on souhaite placardiser et les jeunes
souvent exploités comme stagiaires longue durée», remarque-t-il. Pour autant,
Sébastien regrette de ne pas être né un poil plus tôt. «C’est la déprime
lorsque des copains de trois ans de plus sont invités par le DRH à profiter de
quelques années de chômage avant la retraite ! Ils ont le sourire… Ceux qui
restent vont vivre cinq années de purgatoire, souffle-t-il. Mon entreprise
retire les projets intéressants aux plus de 50 ans.» Jacques, cadre de 55 ans,
dresse le même constat : «Je travaille avec un plaisir immense avec des jeunes
diplômés doués et drôles. Je m’empresse de les désintoxiquer en leur expliquant
à quoi ils doivent s’attendre.» Jacques revient de loin : deux licenciements
économiques en trois ans, quelques mois de chômage. «La notion de carrière est
un concept propagandiste pour mobiliser les trentenaires et leur faire avaler
des couleuvres, estime-t-il. Maintenant, je me dis que la vie est ailleurs.»

 

Touche finale du séminaire –éminemment sympathique tant que
les images ne paraissent pas sur You Tube !–, José Toucet, coach vocal, met les
«octaves à l’unisson» autour d’un prophétique: «I have got the feeling,  everything is going to be all right» («Je le
sens, tout va bien se passer»), chaloupé façon gospel. Au résultat, ces trois
jours foisonnants interpellent les participants : «Cela m’a donné des clés pour
faire travailler ensemble jeunes, quadras et seniors, constate Sylvie Guyon, de
la direction des ressources humaines du Crédit agricole. Mais la question est
compliquée car, au vu de la conjoncture, il n’y a pas de boulot pour tout le
monde.» Anne Thévenet-Abitbol  ne sait
pas bien encore ce qu’il va en sortir : «Le comité des sages [les directeurs
des ressources humaines des entreprises présentes] va maintenant discuter des
bénéfices d’un tel rendez-vous», dit-elle prudemment. Pour Philippe (qui
préfère garder l’anonymat), octave grave et cadre supérieur, cette pause à
Evian aura été un «ballon d’oxygène». Mais il demeure prudent. «Personne ne m’a
expliqué pourquoi j’ai été invité alors que depuis deux ans, je suis mis de
côté, explique-t-il. A 55 ans, un chef m’a même dit : “Je ne sais pas ce que
l’on va faire de toi !”» Philippe, lui, a fait ses calculs : il lui reste
encore cinq ans à travailler, mais pas question de le faire «dans l’ambiance
actuelle». Souvent sollicité officieusement pour donner des conseils, il se
verrait bien senior- consultant interne. «Si “octave” entraîne une réflexion
dans l’entreprise, ce serait formidable», espère-t-il. Par contre, ajoute-t-il,
«si on m’a envoyé pour faire pot de fleurs car je suis un senior qui passe bien
avec les jeunes, ce serait pour le moins… contre-productif». Un franc-parler
qui, justement, rend délicate la gestion de cette génération, que les
entreprises doivent désormais garder. «Les quinquas ne reculent pas devant le
changement, explique Elisabeth Lahouze-Humbert, mais ils ont une distance par
rapport aux discours sur “le changement qui bouleverse la vie”. Ils ont déjà vu
passer kyrielles de directeurs et savent qu’ils ne vont durer que trois ou
quatre ans.»  Ou cinq ans, pour celui qui
sera président.

Laure Belot. Le Monde, Mercredi 25 avril 2012

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